Une conception militante de la vie spirituelle

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Don Jean-Bapstiste Chautard, l’auteur de “L’Âme du Tout Apostolat”

 

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Le croisé du XXe siècle – Plinio Corrêa de Oliveira, par Roberto de Mattei, avec Préface de S. Em. Alfons Maria card. Stickler S.d.B. – L’Age d’Homme, 1997,  Chap. I, n. 9 (pages 44-49) :

 

  1. Une conception militante de la vie spirituelle.

En février 1919, à l’âge de dix ans, Plinio Corrêa de Oliveira commença ses études au Collège de São Luiz de la Compagnie de Jésus où était formée la classe dirigeante traditionnelle de São Paulo[1]. Entre l’éducation maternelle et celle du collège il y eut, comme il se doit, continuité et développement. Dans l’enseignement des jésuites il retrouva l’amour pour la méthode que déjà lui avait inculqué sa gouvernante allemande Mathilde Heldmann[2], et par dessus tout cette conception militante de la vie spirituelle pour laquelle son âme avait une profonde aspiration[3].

Le collège fut sa première rencontre avec le monde et son premier champ de bataille. Il y trouva les deux cités augustiniennes mêlées comme le grain et la zizanie, le froment et la paille dont parle l’Evangile[4], et comprit combien la vie de l’homme sur terre consiste en une lutte difficile où l’on “n’est couronné qu’après avoir combattu selon les lois du combat[5]. “Vita militia est[6]. Le caractère de combat de la vie spirituelle est une des idées que répète avec le plus d’insistance le Nouveau Testament, spécialement les Epîtres de saint Paul. “Les chrétiens sont nés pour le combat[7] affirma Léon XIII. “La substance et le pivot de toute la vie chrétienne consiste à ne pas seconder les moeurs corrompues du siècle mais à les combattre et à leur résister avec constance[8].

De saint Ignace, Plinio retint que l’âme de tout homme est un champ de bataille dans lequel s’affrontent le bien et le mal[9]. Nous avons tous, en conséquence du péché originel, des inclinations désordonnées qui nous poussent au péché; le démon cherche à les favoriser et la grâce divine nous aide à les vaincre, en les transformant en occasion de sanctification. Parmi les forces qui conduisent vers le bien ou vers le mal, se trouve, comme le fléau d’une balance, le libre arbitre humain[10]. Plinio fut comme un de ces garçons paulistes de sa génération que le Père Burnichon, lors de sa visite au Collège São Luiz en 1910, décrit comme “sérieux, graves, réfléchis. Leur physionomie s’éclaire difficilement, le rire paraît leur être peu familier; en revanche ils peuvent, m’assure-t-on, tenir en place pendant cinq heures d’horloge, à écouter des discours académiques; cela leur arrive de temps en temps. En définitive, la race tient de son climat une maturité précoce qui a ses avantages et ses inconvénients, et d’autre part un flegme habituel qui n’exclut pas les impressions vives et les explosions violentes[11].

Le jeune Plinio se rendit compte de l’opposition radicale qui existait entre son milieu familial et celui de ses compagnons de collège déjà imprégnés de malice et d’immoralité. Comme il arrive si souvent dans les écoles, les garçons qui s’imposaient aux autres étaient souvent les plus délurés: la pureté était méprisée et moquée, la vulgarité et l’obscénité étaient considérées commes des signes de distinction et de succès. Face à cette situation, Plinio réagit avec toute sa force. Il comprit que tout ceci n’était pas le fruit du hasard mais la conséquence d’une mentalité opposée à celle de l’atmosphère familiale. Accepter cette mentalité, c’eût été perdre, avec la pureté, les idéaux qui s’épanouissaient en son coeur. Il comprit que la religion était le fondement de tout ce qu’il aimait et il choisit la voie d’une lutte sans merci en défense de la conception de la vie qui l’avait formé. Il s’établit en lui une conviction qui, avec les années, trouva des assises toujours plus rationnelles:

Il s’agissait d’une conception contre-révolutionnaire de la Religion en tant que force persécutée, de cette religion qui nous enseigne les vérités éternelles qui sauvent notre âme, nous conduit au ciel et confère à la vie un caractère, le seul qui la rende digne d’être vécue. J’avais l’idée qu’il fallait, quand j’arriverai à l’âge adulte, entreprendre une lutte pour renverser cet ordre que je considérais révolutionnaire et mauvais, afin d’établir un ordre qui est l’ordre catholique[12].

Plinio acheva précocement ses études secondaires en 1925, à l’âge de 17 ans. Plus tard, évoquant les angoisses et la solitude intérieure de ces années, il s’attarda sur cette crise aiguë de l’adolescence qui a constitué un des plus importants phénomènes de l’histoire de l’humanité au XIXe siècle et une des causes de sa profonde incohérence.

L’attitude du XIXe siècle vis-à-vis de la religion et de la morale fut une attitude essentiellement contradictoire. (…) La religion et la morale n’étaient pas considérées comme nécessaires et obligatoires à tous les êtres humains, sans distinction de sexe, d’âge ou de condition sociale. Au contraire, à chaque sexe, âge ou condition sociale correspondait une conduite morale propre. Le XIXe siècle admirait la “foi du charbonnier” dans sa simplicité et sa pureté. Mais il tournait en dérision la foi de l’homme de sciences taxée de préjugé inconscient. Il admettait la foi pour les enfants, tout en la condamnant chez les jeunes et les hommes adultes. Il la tolérait tout au plus pour les vieillards. Il exigeait la pureté pour les femmes et l’impureté pour l’homme; la discipline de l’ouvrier et applaudissait l’esprit révolutionnaire du penseur[13].

A l’occasion de ce discours, s’adressant alors à ses collègues d’une génération plus jeune, Plinio leur lança un vibrant appel à la lutte et à l’héroïsme.

Nous concevons la vie non pas comme un festin, mais comme une bataille. Notre destinée doit être celle des héros et non des sybarites. Cette vérité mille fois méditée, je viens aujourd’hui vous la répéter. (…) Placez le Christ au centre de votre vie. Faites converger sur Lui tous vos idéaux. Face à la lutte – la très noble vocation de votre génération – le Sauveur redisait la fameuse phrase: `Domine, non recuso laborem’”[14].

En 1926 Plinio Corrêa de Oliveira, suivant les traces familiales, s’inscrivit à la Faculté de Droit de l’Université de São Paulo. Jeune d’esprit contemplatif et de grandes lectures, il continua à cultiver, à côté de la culture juridique, les domaines philosophique, moral et spirituel. Parmi les oeuvres qui marquèrent profondément sa formation il faut noter le Traité de Droit Naturel du Père Luigi Taparelli d’Azeglio[15] et L’âme de tout apostolat[16] de dom Jean-Baptiste Chautard. Cette dernière, qui fut toujours son livre de chevet, constituait un précieux antidote à l’ “hérésie de l’action”[17] qui commençait à caractériser l’époque et à laquelle dom Chautard opposait la vie intérieure qu’il définissait comme “l’état d’activité d’une âme qui réagit pour régler ses inclinations naturelles et s’efforce d’acquérir l’habitude de juger et de se diriger en tout d’après les lumières de l’Evangile et les exemples de Notre-Seigneur[18]. Plinio Corrêa de Oliveira aima et vécut profondément dans cet esprit dès son plus jeune âge. Tout en se dédiant très jeune à l’action et à l’apostolat public, il n’oublia jamais d’approfondir sa vie intérieure par un exercice continu et constant des facultés de l’âme.

L’idéal désigné par saint Pie X, à savoir la restauration de la Civilisation chrétienne, semblait brusquement s’éloigner sur l’horizon confus où se dessinaient la naissance et la diffusion du communisme, la crise des démocraties libérales, l’affirmation de l’american way of life anti-traditionnel. Dans le coeur du jeune étudiant brésilien s’était cependant formée, durant toutes ces années, la conscience d’une vocation[19]. Elle se ralliait de façon mystérieuse et providentielle à la mission inachevée du grand Pape qui, dès sa première encyclique E supremi Apostolatus du 4 octobre 1903, avait choisi comme programme pour son pontificat et but pour le vingtième siècle qui s’ouvrait, la devise Instaurare omnia in Christo (Eph. 1, 10).

Rétablir dans le Christ “non seulement ce qui incombe directement à l’Eglise en vertu de sa mission divine qui est de conduire les âmes à Dieu, mais encore (…) ce qui découle spontanément de cette divine mission, la civilisation chrétienne dans l’ensemble de tous et de chacun des éléments qui la constituent[20].

Plinio Corrêa de Oliveira lui-même devait un jour définir sa vocation par ces termes:

Tout jeune encore, je considérai émerveillé les ruines de la Chrétienté et leur ai voué mon coeur. Je tournai le dos à mon futur et, de ce passé riche de bénédictions, je fis mon avenir…[21].

 

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Ces paroles de Plinio Corrêa de Oliveira apparaissent, écrites de sa main, comme épigraphe du livre Meio seculo de epopeia anticomunista

Notes :

[1] Le Collège São Luiz fut fondé en 1867 à Itu et transféré à São Paulo dans un édifice majestueux au numéro 2324 de la Avenida Paulista. Le Père João Baptista du Dréneuf (1872-1948) en était alors recteur (cf. A. Greve s. j., Fundação do Colégio São Luiz. Seu centénario, 1867-1967, dans “A.S.I.A.”, n. 26 (1967), p. 41-59). Parmi ses professeurs le jeune Plinio eut le Père Castro e Costa, qui suivit la bataille en défense de l’Action Catholique et qu’il retrouva à Rome dans les années 50 (cf. J. S. Clá Dias, Dona Lucilia, cit., vol. II, p. 259).

[2] Mathilde Heldmann était originaire de Regensburg; elle avait été gouvernante dans plusieurs familles aristocratiques européennes. “Nous confier à la Fraülein fut l’une des plus grandes faveurs que maman nous fit” rappellera plus tard Plinio Corrêa de Oliveira (J. S. Clá Dias, Dona Lucilia, cit., vol. I, p. 203).

[3] Sur la conception “militante” de la spiritualité chrétienne, cf. Pierre Bourguignon, Francis Wenner, Combat spirituel, dans DSp, vol. II,1 (1937), col. 1135-1142; Umile Bonzi da Genova, Combattimento spirituale, dans EC, vol. IV (1950), col. 37-40; Johann Auer, Militia Christi, dans DSp, vol. X (1980), col. 1210-1233.

[4] Mt., 13, 24-27.

[5] II Tim., 11, 5.

[6] Jb., 7, 1.

[7] Léon XIII, Encyclique Sapientiae Christianae du 10 janvier 1890, dans EP, La paix intérieure des nations, cit., p. 177.

[8] Léon XIII, Encyclique Exeunte iam anno du 25 décembre 1888, dans EP, Les sources de la vie spirituelle, cit., p. 659-674.

[9] P. Corrêa de Oliveira, Lutar varonilmente e lutar até o fim, dans “Catolicismo”, n. 67 (juillet 1956), p. 2.

[10] Id.

[11] Joseph Burnichon, Le Brésil d’aujourd’hui, Perrin, Paris 1910, p. 242.

[12] P. Corrêa de Oliveira, Memorias, inédites.

[13] P. Corrêa de Oliveira, Discours de fin d’année 1936 au Collège archidiocésain de São Paulo, dans “Echos”, n. 29 (1937), p. 88-92.

[14] Id.

[15] Sur le Père Luigi Taparelli d’Azeglio (1793-1862), auteur du célèbre Saggio teorico di diritto naturale, La Civiltà Cattolica, Roma 1949, 2 vol. (1840-1843), dans lequel les rapports entre droit, morale et politique sont profondément analysés  à la lumière de la doctrine catholique, cf. Robert Jacquin, Taparelli, Lethielleux, Paris 1943 et la voix de Pietro Pirri s.j., dans EC, vol. XI (1953), col. 1741-1745.

[16] Dom Jean-Baptiste Chautard, L’âme de tout apostolat, Office Français du Livre, Paris 1947 (18e éd.). “Il est impossible de lire les pages admirables de ce livre, dont l’onction rappelle parfois l’Imitation du Christ, sans effleurer les trésors de délicatesse que sa grande âme renfermait” (P. Corrêa de Oliveira, Almas delicadas sem fraqueza e fortes sem brutalidade, in “Catolicismo”, n. 52 (avril 1955)). Dom Jean-Baptiste Chautard naquit à Briançon le 12 mars 1858. Religieux cistercien de stricte observance, il fut élu en 1897 abbé de la Trappe de Chambaraud (Grenoble) et en 1899 de celle de Sept-Fons (Moulins). Au cours de son long gouvernement il fut obligé de s’occuper des problèmes temporels relatifs à son ordre qu’il dut défendre contre la politique antireligieuse de son temps. Parfait modèle de cette union entre vie contemplative et vie active qu’il traça dans L’âme de tout apostolat, il réussit à s’imposer, par sa personnalité, au ministre Clémenceau, en le convainquant de tempérer sa conduite contre les ordres contemplatifs. Il mourut à Sept-Fons le 29 septembre 1935.

[17] L’ “hérésie de l’action”, en tant que vision du monde activiste et naturaliste qui méconnaît le rôle décisif de la grâce dans la vie de l’homme, a été une des caractéristiques de l’ “américanisme catholique” de la fin du XIXe siècle, condamné par Léon XIII dans la Lettre Testem Benevolentiae du 22 janvier 1899 (dans Acta Leonis XIII, vol. XI, Rome 1900, p. 5-20). Cf. Emanuele Chiettini, Americanismo, dans EC, vol. I (1950), col. 1054-1056; G. Pierrefeu, Américanisme, dans DSp, vol. I (1937), col. 475-488; H. Delassus, L’américanisme et la conjuration antichrétienne, Desclée de Brouwer, Lille 1899; Thomas McAvoy, The Americanist Heresy in Roman Catholicism 1895-1900, University of Notre Dame Press, Notre Dame (Ind.) 1963; Robert Cross, The emergence of liberal Catholicism in America, Harvard University Press, Harvard 1967; Ornella Confessore, L’americanismo cattolico in Italia, Studium, Roma 1984.

[18] J.-B. Chautard, L’âme de tout apostolat, cit., p. 14.

[19]Illos quos Deus ad aliquid eligit, ita praeparat et disponit ut id ad quod eliguntur, inveniantur idonei” (S. Thomas d’Aquin, Summa Theologica, IIIa, q. 27, a. 4, c.). La vocation est la forme spéciale dans laquelle Dieu veut que ses élus s’accomplissent. Elus, c’est-à-dire choisis et donc préparés et disposés pour être aptes au but pour lequel Dieu les destine de toute éternité.

[20] S. Pie X, Encyclique Il fermo proposito, du 11 juin 1905, dans Actes, vol. II, p. 93.

[21] Ces paroles de Plinio Corrêa de Oliveira apparaissent, écrites de sa main, comme épigraphe du livre Meio seculo de epopeia anticomunista.